Les Noctiliens vous sauvent peut-être la vie quand vous tentez de rentrer chez vous en pleine nuit. Dans le seul transport en commun qui circule aussi tard, des mondes se côtoient, et parfois ça dégénère. Nous sommes montés à bord du bus de Karim, 39 ans, alors qu’il prenait son service, un jeudi soir vers minuit.

Karim déloge un sans-abri lové au fond du bus N2. “Machiniste-receveur” —comprenez conducteur de bus—, il commence son service au départ de Montparnasse. Il desservira une quarantaine d’arrêts, dont les gares de Lyon, de l’Est et Saint-Lazare. Ce long parcours, il devra le faire 4 fois cette même nuit. Avant de grimper dans son bus, il fait le plein de courage (et de café) en plaisantant avec ses collègues dans leur local aux vitres teintées. Et du courage, il en a besoin à chaque fois qu’il prend le volant. “Chaque nuit, c’est différent. Je peux te dire que quand tu conduis un bus de nuit, la misère humaine, tu la vois de près.”
00h49. Alors que les premiers passagers montent à bord, Karim explique pourquoi il a choisi cette vie forcément décalée. “On a des primes et à la fin du mois, ça fait une différence de 500€ sur ta paie, c’est pas rien.” Quand on lui demande s’il se passe des choses, il répond par un “ouh la la” entendu, avant de glisser:
“La nuit, on fait profession 115.” Avec le temps —et les événements— Karim s’est forgé son propre règlement. “La RATP nous dégage de toute responsabilité, donc s’il y a une bagarre dans le fond du bus, on n’a pas à s’en mêler. Y en a qui lèvent leur vitre et qui regardent droit devant eux quand y’a un problème, mais moi je peux pas. Personnellement, si je vois une fille se faire agresser au fond de mon bus, je m’arrête et j’y vais. Humainement, je peux pas laisser faire.”
Arrêt à Port-Royal. Alors qu’il vend des tickets à des jeunes, Karim surveille l’heure du coin de l’œil. “Montez montez m’sieurs-dames” en ajoutant à notre intention, “le timing, le timing!” Dans le bus, l’ambiance est bon enfant, mais Karim veille au grain. “Je garde toujours ma vitre de protection baissée, parce que si tu la lèves, tu montres que t’as peur. C’est un signe de faiblesse et tu perds direct ton autorité. Il faut qu’ils comprennent qu’ici on fait pas n’importe quoi.”
Un petit groupe de jeunes embarque alors bruyamment. L’un d’eux interpelle Karim et lui demande le chemin pour se rendre dans une discothèque. “Alors déjà, on dit bonsoir, jeune homme…” réplique notre conducteur, à l’aise. Le jeune homme s’excuse d’un air gêné. “Si on descend au prochain arrêt, on est loin à pied?” Et Karim de lui lancer “Oh un petit quart d’heure parisien quoi, mais là vous êtes plusieurs, ça va passer vite.” Karim se tourne vers nous : “Vous voyez, je fais aussi guide touristique, SNCF, renseignements…”

Cette bonne humeur, le machiniste tente de la cultiver chaque fois qu’il prend le volant. Mais avec prudence: “Il y a toujours un décalage avec les clients. Eux ils font la fête, moi je suis en train de taffer. Quand tout va bien dans ta vie, tu prends bien les choses, t’es patient. Mais si t’es pas bien, c’est plus dur de gérer les questions des autres.” Vers 1h45, un homme visiblement très imbibé entre dans le bus. Karim l’apostrophe. “Oh la la. Bon toi tu vas t’asseoir ok?” Ferme mais efficace. Le sans-abri se cale au fond du véhicule sans demander son reste.
Il est des situations qui demandent du sang-froid. Karim le sait. “ça m’est déjà arrivé de faire descendre des gens. Évidemment, il faut le faire le plus diplomatiquement possible. Parce qu’une bagarre, ça dure 2 minutes, il faut pas réagir deux jours après!” La première chose à faire? Immobiliser le bus, et ouvrir les portes. “Pour donner une issue de secours au mec qui se fait taper.”
Nous sommes près de Barbès-Rochechouart. Une bande de jeunes débarque dans le bus. “Ah, voilà des crocodiles! s’exclame notre chauffeur. Ce sont des p’tits gars qui se prennent pour des beaux-gosses et cherchent des p’tites nanas.”
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Les Crocodiles : Comme les poissons, ils aiment se déplacer en bans (par groupe de cinq congénères minimum). La proie favorite de ces séducteurs aux dents longues? Les VIT. Sinon, les Filles Emancipées font l’affaire aussi (voir ci-dessous). A noter que leur parade nuptiale sommaire n’aboutit que très rarement.
Les VIT (Very Innocent Tourists): Aisément repérables grâce à leurs immenses cartes de Paris, les VIT de sexe féminin sont les proies favorites des Crocodiles. Et pour cause : ce sont les seules à rire lorsqu’ils les abordent en massacrant la langue de Shakespeare. Comme ces deux anglaises qui se gondolent devant le maladroit “Do you speake Frenche ? Verry bioutifoulle !” d’un Crocodile anglophile, qui parvient même à leur faire la bise.
Les Filles Emancipées: Contrairement aux VIT, elles répondent aux sollicitations des Crocodiles par des moues blasées.
Noctambules mais lucides, à l’inverse du Fêtard Bourré (voir ci-dessous), la Fille Emancipée aime se caler contre la vitre du bus munie de son iPod. Et n’a pas peur de rentrer seule en Noctilien. “Moi je pars du principe que si on a peur, avec cet état d’esprit, forcément il va se passer quelque chose”, affirme Julie, 20 ans, étudiante à l’ESCP. “Si, la nuit, il y a des Noctiliens, c’est dommage de ne pas en profiter, non?”.
Les Fêtards Bourrés: Bouteille d’alcool greffée à la main, ils ont toujours quelque chose à fêter, une chanson à entonner bien fort, ou quelque chose à demander au conducteur. Comme ce jeune homme à l’haleine chargée qui souhaite savoir “comment aller au Batofar”. Parfois ils tombent sur un conducteur conciliant, parfois non. “Les bourrés je les envoie à l’arrière, j’ai pas envie d’inhaler leur haleine ou qu’ils me dégueulent dessus”, prévient ainsi Jean-Pierre, conducteur depuis 28 ans.
Les Sans-Abri: Ils font le moins de bruit, mais ils sont là toute la nuit, souvent pelotonnés dans un coin à l’arrière du bus. Michel prend le Noctilien N02 (celui qui fait le tour de Paris) tous les jeudis, vendredis, et samedis soirs, de 0h30 à 5h30. “Je me promène, c’est joli, il y a la Tour Eiffel, les gens sont sympas”. Un voyage jusqu’au bout de la nuit pour tromper son ennui et oublier ses soucis.
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Nous roulons tranquillement vers le Sacré-Coeur et il est près de 2h du matin. Le bus est plein à craquer. Dans le temps, Karim a aussi conduit des métros. “Mais au bout de trois mois je suis parti. Tout le temps dans le noir comme ça, tu te jettes sur les rails à force! “
A l’arrêt Anvers, une brigade de 6 agents de la RATP fait signe à Karim. Ils portent des brassards rouges. “Aie, ça va verbaliser” commente Karim. Sur ordre de la patrouille, le bus reste immobile le temps du contrôle des titres de transports. Les agents abordent les “crocodiles”, qui n’ont apparemment pas de tickets. Le ton monte. Faute de pouvoir payer l’amende, on leur demande une pièce d’identité; 3 d’entre eux n’en ont pas. Sur la file de droite, une voiture de police s’arrête au feu rouge. Ni une ni deux, un contrôleur se précipite hors du bus pour attirer l’attention des forces de l’ordre.
Et voici que la police fait irruption dans le bus, sous les yeux ébahis des passagers. Passagers, police et contrôleurs se serrent. Au bout de cinq minutes, le bus n’a pas avancé d’un millimètre. Karim se rend à l’évidence. “Bon c’est foutu pour le timing.” Pour finir, les crocodiles récalcitrants sont “extraits” du véhicule. S’en suivra la fouille au corps de deux jeunes…
Va-t-on pouvoir redémarrer? Pas encore… La police a garé sa voiture en plein milieu de la file de bus, ce qui nous empêche d’avancer. Karim reçoit l’ordre d’abréger sa course, de rentrer à Montparnasse et d’assurer le prochain départ du N2 à 2h31. Par chance, un autre bus N2 ne tarde pas à passer. “Mesdames, Messieurs, s’il vous plaît, tout le monde descend! Je suis bloqué, prenez le bus d’à côté.”
Les crocodiles, les Américaines, une partie des sans-abris et les autres s’en vont poursuivre leur nuit dans le bus providentiel. Seul le SDF saoul, que Karim avait envoyé s’asseoir, n’a pas entendu l’annonce. Karim improvise, comme toujours. “Tant pis, il faut partir sinon je ne pourrai pas repartir à l’heure de Montparnasse.” Le timing, toujours le timing… Maintenant que le bus est (presque) vide, Karim file à travers les rues désertes sans s’arrêter. A 2h15, la nuit parisienne paraît calme et sage. “On va prendre un petit raccourci” nous informe Karim. On passe devant le Louvre à vive allure, tout en causant.
Les gens se rendent pas compte. Ils croient qu’on est juste assis là et qu’on fait rien. Y en a qui vont bosser la peur au ventre. Chaque nuit tu risques l’agression.”
Pendant ce temps, le SDF dort toujours au fond du bus. “Va falloir que je le réveille au stylo” marmonne Karim. Devant nos regards interrogateurs, il explique que c’est la seule façon de réveiller un homme ayant forcé sur la bouteille. “C’est une technique de pompiers, quand ils trouvent les gens dans la rue, l’hiver.” A un feu rouge, il presse un stylo sur l’ongle du pouce, doucement puis plus fort. La douleur est immédiate. En effet, ça réveille! “Douloureux, admet Karim, mais efficace.”
A 2h27, retour à Montparnasse. Le chauffeur secoue un peu l’homme endormi, qui se lève et sort du véhicule. Karim n’a pas à dégainer son stylo magique.
Déjà de nouveaux passagers embarquent à bord du N2. Pas le temps pour notre machiniste de prendre un café, ni une pause. Nous le quittons là. Karim repart pour un tour. Enfin, pour trois. Il est 2h27 passées de 4 minutes.
Reportage et photos: Maud Carlus
Sociologie du Noctilien: Agnès Bun
Le Noctilien est né en septembre 2005, d’une fusion entre les Noctambus (gérés par la RATP) et les Bus de Nuit (sous la direction de la SNCF).
Le réseau est aujourd’hui administré conjointement par la SNCF et la RATP, et comporte 47 lignes de bus.
On ne dit pas un “conducteur” ou un “chauffeur de bus”. Le terme exact est “machiniste-receveur”.
Conduire un Noctilien est un poste convoité, car le salaire est plus élevé grâce aux primes de nuit. Comme la retraite est calculée sur les six derniers mois de salaire, les machinistes de Noctiliens repartent avec une retraite plus avantageuse que leurs collègues travaillant dans la journée.
Certaines lignes sont aussi plus demandées que d’autres. Les lignes circulaires (N01, N02) sont ainsi plus prisées que les lignes transversantes, qui font la jonction avec les villes de banlieue et sont réputées plus dangereuses.
Chaque Noctilien mesure 2m50 sur 12m, et est équipé de trois caméras de surveillance et d’un micro. La cellule vidéo de la RATP, située au sous-sol de la Gare de Lyon, se charge de visionner et compacter les vidéos enregistrées. La police peut s’adresser à elle lorsqu’elle recherche des preuves en cas de dépôt de plainte. Entre 300 à 400 réquisitions de vidéos sont soumises chaque mois pour la région Paris Ile-de-France, souvent pour des délits (vols, agressions…).
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