Dans un train de nuit russe

Ronflements, chaleur et vodka… un voyage mouvementé dans ce train de nuit Moscou-Ekaterinbourg.

A 2h27, dans un train russe, le monde se sépare subitement en deux. Il y a ceux qui ont réussi à trouver le sommeil, malgré les bruyants ronflements de leurs voisins et l’étouffante chaleur du wagon-lit. Et puis, il y a les autres, qui ont mille et une autres choses bien plus importantes à faire. Comme aller boire quelques verres de vodka au wagon-restaurant…

Irina n’est pas seulement l’unique serveuse de service ce soir, elle est aussi le petit chef du wagon numéro 12. Quinze tables à servir, et autant de bras qui se lèvent pour commander un énième verre.

Il est 2h27, et selon la loi russe, cela fait déjà 3h27 qu’il est interdit de vendre de l’alcool. Mais le petit wagon-restaurant semble faire exception. En guise d’explication, Jénia, mon compagnon de voyage, m’indique la main furtive d’Irina. L’air de rien, la blonde récolte jusqu’à 150 roubles (4 euros) pour un verre de vodka, quand celui-ci coûte habituellement à peine 50 roubles (1,20 euro).

La différence semble aller directement dans la poche d’Irina, ce qui lui permet largement d’amortir la potentielle amende. Quoiqu’il en soit, la tendance inflationniste du prix de la vodka est loin de décourager les clients du wagon-restaurant. Comme mon voisin, Vania, qui n’en est pas à son premier verre, ni à son dernier. Et de m’expliquer que boire de la vodka dans un train, ce n’est même plus une tradition, « mais une obligation. »

Vania joint le geste à la parole et avec Jénia, se lance dans un toast interminable… auxquels se joignent petit à petit tous les clients du wagon-restaurant.

On lève un verre à Moscou, à sa beauté et à ses gratte-ciels soviétiques que l’on vient de quitter. Puis aussitôt, on lève un nouveau verre, cette fois-ci pour Ekaterinbourg, capitale d’une Sibérie vers laquelle se dirige lentement notre train. Et d’autres verres encore, mais nul ne se souvient déjà plus ni du toast, ni du nom de ses camarades.

Encouragés par ces derniers, et peut-être par la musique mi-techno mi-paillarde que vient de mettre Irina, Vania et Jénia invitent les filles de la table voisine à danser. L’une d’elles, Sasha, revient pour la première fois en six ans dans sa ville natale, Ekaterinbourg. Pour y faire bonne impression, elle n’a emmené que des vêtements « glamournié » et des chaussures inconfortables aux talons vertigineux.

Alors, entre la valse du train, la danse incertaine de Jénia et ses centimètres de talons, pas facile pour la jeune fille de garder l’équilibre. Elle s’écrase lourdement sur une autre table, renverse un borsh brûlant sur sa mini-jupe bleue claire. Catastrophe. Et Irina, sans pitié, exclut la pauvre jeune fille de son royaume-restaurant.

Cheville foulée, borshisée et légèrement pompette, Sasha a les larmes aux yeux à l’idée de passer encore 72 heures en sentant la betterave et le choux. Pas de douche dans le train. La voix pâteuse, Jénia tente tant bien que mal de lui assurer que cela lui va très bien, que c’est un choix de parfum pour le moins écologique et naturel… rien n’y fait, la jeune fille reste inconsolable.

Dans le platskart (wagon-lit) où nous raccompagnions la Russe claudicante, nul ne dort. Sauf peut-être cette baboushka, dont le ronflement va jusqu’à couvrir le bruit du train sur les rails. Face à une telle infamie sonore, nombreux sont ceux qui ont décidé de se passer de sommeil. Alors, malgré l’heure tardive, on sort les cartes et les bouteilles de vodka planquées dans les valises.

On joue au duraka – l’imbécile, jeu de cartes typiquement russe –, on se raconte des anekdoti, des histoires drôles, on parie des kopecks que si on chatouille les pieds de la vénérable grand-mère, elle ronflera de plus belle.

Sauf que celle-ci ne dort plus. Le vacarme de trente Russes a eu raison de son sommeil. Perchée sur son lit superposé, elle écoute notre conversation. Et prévient que le premier qui s’attaque à ses pieds, elle lui plantera son aiguille de tricot dans le cœur.

Impressionné par la verve de l’honorable aïeule, le wagon-lit se tait subitement. Tandis que la baboushka grignote des graines de touresols séchées en surveillant à la ronde le compartiment, chacun tente de trouver le sommeil dans son coin. Les ronflements couvrent petit à petit les derniers rires étouffés que s’échangent les plus téméraires.

Par la fenêtre, les premières lueurs du jour colorient les interminables forêts russes. On atteint bientôt Kazan. Entre la capitale du Tatarstan et celle de la Sibérie, Ekaterinbourg, restent encore mille kilomètres, de longues heures de voyage et encore plusieurs folles minutes à 2h27 du matin.

Anaïs LLobet

Photo: Yuris’Night 2008, FlickR  via DangerRanger

Un commentaire pour “Dans un train de nuit russe”

  1. En lisant cet article, j’avais vraiment l’impression de retourner dans le transsibérien, ça m’a remémoré de bons souvenirs!! :-)

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