Les chats persans réveillent la nuit à Téhéran

La nuit à téhéran, Pooya et Ash la connaissent bien. Ils y ont perdu des amis qui ont sauté d’un balcon pour échapper à la police des moeurs.

La nuit, tous les chats sont gris. Sauf les chats persans qui, eux, sont plutôt hauts en couleur.

Pooya et Ash Koosha sont iraniens. La France a connu ces deux frères grâce au film No One Knows About Persian Cats. Tandis que Pooya assistait le réalisateur Bahman Ghobadi, Ash y jouait son propre rôle, celui de rockeur aux accords de guitares illégaux ; en République Islamique d’Iran, seule la musique officielle est autorisée.

La nuit à Téhéran, Pooya et Ash la connaissent bien. Comme dans le film, ils y ont perdu des amis qui ont sauté d’un balcon pour échapper à la police des mœurs. Ce n’est pas pour autant que la nuit parisienne et sa liberté les a séduits. Rencontre avec les chats persans de la nuit.

2h27 : Alors, la nuit parisienne, vous en pensez quoi ?

POOYA : Je préfère ne pas me fâcher avec les journalistes dès la première question, donc joker. (Un temps). Franchement, il n’y a rien à se mettre sous la dent à Paris. On s’attendait à pas mal de clubs undergrounds et tout. C’est fou, vous êtes un peuple libre de faire de la musique, pas comme les Iraniens à Téhéran, mais vous n’en profitez pas tant que ça.

ASH : (réfléchit longuement) Je n’aime pas trop la nuit parisienne. Mais ça ne fait que quelques jours qu’on est là, donc je laisse encore une chance à Paris pour se rattraper ! (rires)

Une nuit typique à Téhéran ?

POOYA : La nuit est interdite à Téhéran. Quand on sort, c’est toujours avec la peur au ventre – celle de tomber sur la police. Elle peut nous arrêter à chaque instant et pour n’importe quel motif. Je ne compte même plus le nombre de fois qu’elle m’a interpellé pour mes cheveux trop “occidentaux”. [Pooya a les cheveux mi-longs]

ASH : A Londres et à Paris, les gens font la fête aussi bien dehors que dedans. A Téhéran, ce n’est pas possible. La nuit est forcément privée. On se réunit en petits comités, on fait de la musique entre amis en priant pour que les voisins ne se réveillent pas. Parfois, on va au restaurant, mais sans nos copines et amies, bien sûr. Sinon, c’est la prison direct.

Votre meilleure nuit à Téhéran ?

POOYA : Ma meilleure nuit ? C’est une bonne question. (regarde d’un air lubrique la journaliste) Et toi, c’était quand ta meilleure nuit ? Tu veux en avoir une encore plus folle avec moi ? (rires qui s’arrêtent nets devant le regard réprobateur de la journaliste) Ahem.

ASH : Notre meilleure nuit, c’est celle du concert illégal que nous avions organisé à Téhéran. C’était début août 2007. Afin que la police ne sache rien, on a tout organisé à la dernière minute. En Iran, c’est interdit de jouer de la “musique occidentale”.

POOYA : Au total, plus de 700 personnes ont répondu à notre appel. C’était incroyable – les filles enlevaient leurs foulards, tout le monde avait apporté des bières… Ce concert, c’était un gros “f*** off” adressé au gouvernement par la jeunesse.

ASH : On a eu le temps de jouer quelques morceaux avant que la police ne nous arrête, avec 230 autres jeunes Iraniens du public.

POOYA : Oui sauf que eux, ils ont été libérés le lendemain. Nous, on est restés 21 nuits en prison. Les pires et les meilleures nuits de ma vie. Les pires, parce qu’on ne savait pas ce que le gouvernement allait faire avec nous. Les meilleures, parce que j’ai eu le temps de réfléchir à ma vie, à ce que je voulais faire. C’est aux cours de ces nuits-là que j’ai décidé de quitter l’Iran et partir à Londres pour vivre de ma musique. C’est aussi à ce moment-là que j’ai écrit mes meilleurs morceaux.

ASH : En prison, chaque nuit était la meilleure de notre vie, parce qu’elle pouvait tout aussi bien être la dernière – les exécutions ont lieu le matin…

Qu’est ce que vous faites à 2h27 du matin ?

ASH : Je dors.

POOYA : A 2h27, je compte les secondes jusqu’à 2h28. Plus sérieusement, elle est amusante votre question parce que c’est généralement vers cette heure-ci que je commence à être inspiré pour écrire mes morceaux. Depuis que je suis à Londres, je dors souvent dans le studio. Bon, c’est souvent parce que je n’ai nulle part ailleurs où dormir, mais c’est aussi parce qu’il m’arrive de me réveiller vers 2h27 pour composer. La nuit, j’entends les sons d’une différente façon, je suis comme dans un état second. Tous les morceaux de FONT ont été composés vers 2h27 du matin.

Et cette nuit, que ferez-vous à 2h27 du matin ?

ASH : Jam session avec des amis dans un appartement près de Saint-Lazare.

POOYA : Aaah, elle est trop dure, cette question. Je ne sais jamais ce que je vais faire dans l’heure qui suit, alors en plus si c’est pendant la nuit… La seule chose dont je suis sûr, c’est que je serais en train de m’éclater. Ca, c’est certain.

Propos recueillis par Anaïs LLobet

La nuit à Téhéran en musique :

- Human Jungle, du groupe d’Ash et de Negar Take It Easy Hospital

- le myspace de FONT ; le myspace Take It Easy Hospital

Aller plus loin :

- le trailer du film No One Knows About Persian Cats

- le reportage d’Al Jazeera sur le groupe Take It Easy Hospital avec des images du concert interdit

- Pooya et Ash dans les Inrocks

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