Songe d’une nuit d’été

Nuit d’été en musique au bord du bassin de la Villette. Blues, tarentella, pétanque et vodka, tout y est !

Au bassin de la Villette, le samedi 9 avril s’est confondu avec un soir d’été.

21 heures, le soleil orne encore le bas du ciel bleu dégagé. Les nombreux groupes de jeunes s’alignent en cercle au bord de l’eau. A même le sol ou sur la nappe, ils posent la nourriture et les bouteilles entre eux, clopes à la main, cheveux et vêtements détachés, les derniers rayons tièdes tombant sur leur peau encore blanchie par l’hiver.

Coucher de soleil au bassin de la Villette

Lou est une habituée des lieux. Elle habite dans le coin depuis deux ans. “C’est un peu mon jardin”, explique-t-elle. Si la plupart des gens sont assis quai de Loire (où le soleil se couche un peu plus tard), elle et son amie dînent en face, côté Seine. “On préfère ne pas être les uns sur les autres” disent-elles, malicieuses. Elles fêtent les 27 ans de Sandra. L’occasion d’un plateau sushis de chez Tokyoyaki, leur japonais préféré – accompagné d’un Cheverny blanc 2009. Un verre à la main, Lou lève les yeux : “Je n’ai jamais vu un ciel aussi bleu en cette période. C’est cool !”. Les deux comédiennes partagent cet instant en duo comme un moment précieux : “vous êtes vraiment journaliste au moins, c’est pas un prétexte pour venir nous draguer ? Vous pouvez nous montrer votre carte ?”plaisantent-elles. Avant de demander ensuite, pour de vrai cette fois, à voir leur photo.

Sandra et Lou, Sushi entre amies

Côté quai de Loire, l’ambiance est toute autre. Les cercles amicaux se côtoient et se mélangent. Ca boit pas mal, ça chante aussi. La bonne humeur et l’énergie de Manu, dressé guitare à la main face aux gens, fait croire qu’il vient ici pour profiter du public. Une fois les applaudissements passés, j’apprends qu’il joue environ deux soirs par semaine place du Tertre, à Monmartre. Ce soir il est en repos, comme tout le monde, avec ses amis, qu’il m’invite à rejoindre. Par terre, le groupe rassemble une petite dizaine d’étudiants – filles et garçons mélangés -, et autant de bouteilles. On me propose un verre de blanc moelleux. Il est 22 heures : difficile de refuser. “On vient ici pour passer un bon moment, faire des rencontres… Les gens se posent… Tout le monde est là pour ça” s’enthousiasme Manu. Un de ses amis confirme : “on se retrouve, on partage un bout de notre week-end entre potes”.

Francisca applaudit. Elle a quitté le Chili il ya deux ans pour venir étudier le français à Paris. D’où son charmant accent pour engager la discussion : “La plupart des étrangers ne connaissent pas ce coin, sauf ceux qui ont regardé Amélie Poulain ! Pour moi, quand il fait beau, c’est un de mes endroits préférés à Paris. Tout juste après le Pont des Arts et l’Ile Saint-Louis.” A droite, deux filles se lèvent : “on va chercher un kebab et on revient vite fait !”

Les regards se tournent vers elles. Un type passe à côté, guitare dans le dos. On l’interpelle pour faire un bœuf. Pas besoin d’insister longtemps : Jean-Pierre, une petite quarantaine à vue de nez, vient ici le soir “pour voir si y a des gens ou des copains qui jouent”. Petites lunettes, sourire en coin, capuche par-dessus le cuir, médiator dégainé à peine assis, Manu sort un harmonica et annonce la couleur : “on va faire un blues !”.

A 22h30 passées, les cinémas du bout des quais ont clos leurs guichets. Nicolas, 27 ans, transporte les derniers spectateurs d’une rive à l’autre sur le “Zéro de conduite”. Cela fait cinq ans qu’il relie ainsi par-dessus l’eau les deux complexes MK2 de chaque côté du bassin. Mais pour ce soir, le matelot a préparé à l’avance son arrivée sur la terre ferme : barbecue électrique pour les grillades, poste radio pour la musique, et beaucoup d’amis déjà installés autour.

Un peu plus loin, Ema et Lucie, colocataires rieuses de 23 ans, sont plutôt dans l’improvisation. Après une journée sous le soleil des Buttes Chaumont, elles ont eu l’idée de passer au supermarché pour venir ici :

“Dès qu’il commence à faire beau on vient là le soir” sourient- elles. “Ça manque un peu d’herbe mais comme on n’a pas de balcon dans notre appartement, ça reste un endroit convivial pour nous.”

Elles précisent cependant n’avoir jamais été de l’autre côté : ” ‘the place to be’ ” c’est le quai de Loire !” Puis m’invitent, là encore, à prendre un verre. A table il y a du rouge, du mousseux, des chips, du saucisson…

Nico, jeune matelot fidèle au poste. Emma et Lucie, colocataires idéales

A 23 heures, la pétanque bat son plein ! Les boulistes jouent sur la terre de sable et de gravier située à quelques mètres le long du bassin. Abdès, 27 ans, s’adonne à ces parties nocturnes assez fréquemment. Question de disponibilité mais aussi pour le plaisir du lieu quand il fait bon. Seul bémol : “le terrain n’est pas super : il est en pente et pas du tout délimité. C’est pas un vrai terrain de pétanque en fait. Mais ça nous permet aussi de se retrouver entre potes”. D’autres pratiquent le pingpong sur les tables en béton d’à côté ; d’autres s’amusent à se renvoyer un ballon de foot ; et d’autres encore, vendent des fleurs.

Abdès en train de tirer un coup

Nayem est là depuis 19 heures. Aux alentours de minuit il a vendu 20 roses. La moitié de ce qu’il aurait souhaité. Son ami Hussein vient de le rejoindre pour prendre la relève. Tous deux sont du Bengladesh et ne parlent que quelques mots de français. Leur anglais marche bien par contre. Ce qui leur permet de m’expliquer qu’il y a trop d’étudiants ici pour faire de bonnes affaires. Car ils manquent d’argent… Au niveau du parc pour enfants, désormais rempli d’adultes à cette heure-ci, on trouve d’autres sortes de plantes :

“Haschich, haschich… Il est doux” souffle un jeune homme à chemise à carreaux. “Quoi, tu fais un reportage là ?” sa silhouette s’esquive aussi vite qu’elle est apparue.

Passage de relais entre Nayem et Hussein : l’important c’est la rose

A proximité du pont traversant le canal, trois grands bruns “latinos” ont abandonné leurs instruments pour taper la discute. Francesco, Giovani et Paolo viennent du sud de l’Italie. Ils ont pour habitude de jouer un peu partout dans la rue comme ici, parfois, le soir. Ils aiment se mélanger à la foule et improviser à l’air libre, entretenir de longues conversations inattendues avec les passants et se rappeler les fêtes de village et les bals populaires de chez eux, où l’on chante et danse la “tarentella”. Sourire sous la barbe, ils acceptent volontiers de reprendre la guitare et l’accordéon pour entamer “Pizzica pizzica”, une chanson traditionnelle du pays.

1h20. Au bout du quai de Loire, des transats. Robin, Carole, Audrey, Laure et Stéphane – moyenne d’âge 30 ans -, les empruntent au Bar Ourcq. “Un bar mythique” pour eux. “Ils font de bons mojitos… Et c’est pas cher en plus !” soutient le groupe. L’endroit, qui accueille régulièrement des DJ et offre différents services (chaises longues, boules de pétanques, jeux etc.), ne désemplit pas. Une des raisons pour lesquelles les cinq amis préfèrent consommer devant. “Nous on prend juste les chaises !” s’amuse Audrey. En bon vivant, Robin chouchoute sa bouteille de Stomaklija ramenée de Serbie. Un liquide à vous anesthésier la bouche et le larynx d’une seule gorgée. Et dont je n’aurai pas – par souci déontologique et pour cette fois -, entièrement fini mon verre.

Robin des boissons: Stomaklija !

Rendez-vous au fameux Bar Ourcq pour rencontrer le patron : “Je t’offre à boire, qu’est-ce que tu veux ?”. Jérome, 46 ans, a monté l’établissement en juin 2002. Quand il rachète l’affaire, après avoir quitté son boulot d’ingénieur et voyagé toute une année, il s’agit d’un vieux resto fermé depuis deux ans. Il fait surélever la mezzanine à l’intérieur, change plusieurs fois de décor, retape son extérieur en bleu ciel, et se lance à fond dans sa nouvelle vie professionnelle.

L’homme admet avoir la vie dont presque tout le monde rêve : diriger un bar d’été entre potes, et partir dépenser ses recettes à l’étranger le reste de l’année. Il raconte comme le quartier a changé : “quand j’ai pris le truc, tu te baladais pas ici le soir”. Suite aux travaux d’aménagement et l’arrivée des cinémas il y a cinq ans, le bassin est aujourd’hui devenu un des lieux les plus agréables de la ville.

Le bar Ourq en fête. Avec Jérôme (2ème photo), big boss des lieux

Retour le long du canal à presque 2 heures du matin. Beaucoup de gens sont partis choper le dernier métro. Les poubelles débordent de canettes et d’emballages. Quelques instruments résonnent encore. Des notes orientales au doux parfum sucré. Elles mènent jusqu’à un petit muret où sont assis les musiciens mêlées à d’autres gens ; eux aussi d’au moins quarante ou cinquante ans. Une jeune femme s’arrête en chemin pour improviser la danse du ventre.

Un homme, qui se présentera plus tard sous le nom de Farid, m’explique : “ce sont des kabyles. Ils jouent la musique de là-bas mais ils savent tout faire. Lui là, Magyd, il joue vraiment très bien. C’est celui qui est au Oud (et il chante aussi parfois)”. Avec lui, Rachid à la derbouka, Ali aux maracas, Tarek au chant… Tous au moins d’accord sur un point : “On est là tous les week-ends. On attire les gens. Pour nous c’est notre Zénith !”.

Chemin du retour, à 2h27. Je recroise Jean-Pierre (aka JP) sur un banc, toujours en compagnie de nouveaux musiciens. “Il a une belle voix lui, hein ?” dit-t-il à propos de Jim – chanteur folk beau gosse à la Jeff Buckley. Sa chanson terminée, JP lui glisse un conseil amical : “pas la peine de trop en faire avec une voix pareille. Essaie de travailler un peu plus sur la retenue. Tu verras les gens ressentiront encore mieux l’émotion que tu veux faire passer. Ca fait longtemps que tu chantes ?”

Huit ans, lui répond le jeune homme en cédant la guitare à un autre. Celui-ci engage la musique à son tour. JP raconte : “Il y a des gens sympas qui viennent ici. On manque de parcs à Paris. C’est pas comme à Londres… Les gens ont besoin d’espace, de liberté…” Pendant ce temps, le garçon à côté de nous continue de jouer ses notes à la guitare sur le banc.

Jim en futur Morrison

VIDEO BONUS : MAIGRIR (par MANU TEXAN)

Manu: www.myspace.com/manutexa

Les “Italiens”: www.myspace.com/telamure

Nico: tous les jours sur le Zéro de conduite

Jérôme: au Bar Ourcq durant l’été et le reste de l’année autour du monde

Les “Kabyles”: régulièrement “au Zénith” sur le quai de Loire le vendredi et samedi soir.

Texte, Vidéos, Photos, Sons : Alexandre SEBA

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