Une nuit blanche à la célèbre pharmacie de la Place de Clichy, la seule ouverte 24h/24 avec celle des Champs Élysées. Urgences dentaires et oculaires, besoin urgent de préservatifs, ici, les clients n’arrêtent pas de défiler.
Alors qu’il est déjà minuit, une quinzaine de personnes font la queue entre les rayonnages pleins de boîtes de médicaments. C’est normal, à Paris, la pharmacie de la Place de Clichy est la seule à rester ouverte toute la nuit, avec celle des Champs-Elysées. Ce soir, 80 à 90 clients vont passer à leur guichet entre minuit et 8h, d’après les pharmaciens. En été, ils peuvent servir près de 150 personnes en une nuit.
Dehors, sur la place, les voitures se bousculent encore et les passants aussi. De la vapeur chargée d’alcool sort de la bouche des fêtards qui se frappent les mains pour les réchauffer. Un jeune enserre l’une de nous par derrière. Elle sursaute, mais tout va bien, il s’écrie: “Vive la Tunisie!” et repart en riant. Quand on pénètre dans la pharmacie, c’est une toute autre ambiance. Dans une grande pièce lumineuse, les clients chuchotent entre les étals remplis de pots de bébés et de crème bios. ça sent le propre.
Un jeune homme à grosse lunettes quitte le guichet en se massant la mâchoire. Dans son petit sac en plastique, il y a des anti-douleur. “J’ai eu mal aux dents dans la soirée, j’attendais que la douleur se calme, mais là j’en pouvais plus,” explique Sari en serrant sous son bras son casque de moto. La pharmacie de Clichy, il y est déjà venu plusieurs fois à des heures indues: “Même quand j’habitais en banlieue, à 25 kilomètres, je venais ici en cas d’urgence.”
Avec les douleurs dentaires, les urgences oculaires sont les pathologies qui reviennent le plus la nuit à la pharmacie. Un couple sort, en pressant le pas. Nous les arrêtons, en constatant que le jeune homme a les yeux injectés de sang. Les fameux toxicos de la Place Clichy? “J’ai fait une infection oculaire il y a une demi-heure, parce que je porte des lentilles et que je les change tout le temps sans me laver les mains, donc forcément, ça me pourrit les yeux,” explique-t-il avant de se verser une petite goutte de collyre.
“C’est ce qui me plaît dans le fait de travailler de nuit à la pharmacie. De jour on ne fait que renouveler des ordonnances, alors que là, ce sont plutôt des urgences,” raconte Rached, pharmacien depuis quatre ans à la Place de Clichy, qui travaille généralement entre 22 heures et 8 heures du matin. En cas de gros accident, il appelle les pompiers ou le SAMU à la rescousse, mais la plupart du temps, il peut répondre à toutes les demandes.
Certains clients prennent la pharmacie pour un Monoprix. Une blonde platine hésite entre des serviettes ultra aérées senteur printemps et les extra-fines compatibles culotte et string. “Which one is the cheaper?” se demande-t-elle à voix haute. Dehors, une jeune fille toute pomponnée s’allume une cigarette. “Je sors tout juste du cinéma en face, et ma copine devait s’acheter de la crème pour l’acné, alors on en a profité, c’est pratique”, nous confie-t-elle en pouffant.
2h00. Jean-Marie, le vigile, installe une barrière pour couper une partie de la pharmacie. Plus pratique pour traquer les vols éventuels quand l’attention baisse : Jean-Marie ne repose ni ses yeux ni ses jambes de 22h à 8h30 du matin. Secondé par un système de vidéo-surveillance, il est seul à assurer la sécurité de l’établissement.
2h27. Un grand garçon noir compare les boîtes de capotes. Il n’est pas le premier client à ressortir avec sa boîte de Dunix. “Nous sommes le premier distributeur de préservatifs de France,” commente Rached, avec un petit sourire.
La file d’attente a légèrement raccourci vers 3h. Bien sûr, puisqu’il n’y a plus de métros. D’après Rached, c’est aussi le moment où les clients ont tendance à devenir plus tendus et plus exigeants. “Là, c’est calme, mais parfois les clients s’énervent, veulent obtenir des médicaments sur ordonnance, mais ils n’en ont pas, on ne peut pas les leur donner”, raconte Jean-Marie. “Ils nous menacent, disent ‘quelqu’un peut mourir, je vais porter plainte’…”
Ce n’est pas évident de calmer les incompréhension entre client et vendeur, surtout qu’ils travaillent en effectif réduit. Il n’y a que deux pharmaciens jusqu’à deux heures du matin, puis plus qu’un seul, accompagné par l’agent de sécurité. “Du coup, on met plus de temps à les servir. Mais je leur explique qu’on est une pharmacie, pas un fast-food”, raconte Rached. Il met un point d’honneur à bien expliquer à chaque client l’utilisation des médicaments, quelle que soit l’heure de la nuit.
Sur les coups de 4h, un homme salue Jean-Marie. “Allez, au revoir, bonne nuit”, lance-t-il en souriant. Un ami? “Non, c’est un client qui voulait que j’encaisse des préservatifs plus vite pour lui”, explique le vigile. “Je lui ai répondu de faire la queue comme tout le monde. Il s’est agacé, mais finalement il a compris.” Maintenant, les clients passent au compte-goutte, il y en a toujours un ou deux qui attendent d’être servis.
A 5h, c’est l’heure de la pause. Une demi-heure, pas plus, le temps de laisser le système informatique sauvegarder toutes les opérations de la journée. La pharmacie est donc ouverte 23h30 sur 24! A ce moment-là, Jean-Marie somnole un peu, tandis que Rached l’insomniaque consulte les informations sur Internet :“je regarde surtout ce qui se passe dans mon pays, la Tunisie,” explique-t-il. On ne comprend pas comment ils font pour ne pas essayer toutes les crèmes de la pharmacie.
Bercé par Stevie Wonder à la radio, Rached met des papiers en ordre. Un large sourire traverse son visage: “C’est parti pour être calme jusqu’à 7h.”
Bénédicte Lutaud et Nina Montané
Photo: Hacerse cruces (en verde) / sergis blog via Flickr CC License by
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